Du véritable abandon


Du véritable abandon
Extrait de la Revue Itinéraire - Fr. R.-Th. Calmel O.P.

        « Si Dieu nous donnait des maîtres de
sa main, disait Pascal, oh ! qu’il leur faudrait obéir de bon cœur. La nécessité et les événements en sont infailliblement » ; leur obéir et aussi les contrarier lorsqu’ils s’opposent à la volonté de Dieu. Je pense à sainte Jeanne d’Arc qui n’a pas dit, après le sacre : « La nécessité où me met ce roi de marchandage de ne plus guerroyer pour le salut de la France est une volonté de Dieu à laquelle je m’abandonne ». Toute sa conduite montre qu’elle a pensé : « et certes c’est Dieu qui le permet, mais ce que Dieu veut, du moins tant qu’il me restera une armée, c’est que je fasse bonne guerre et chrétienne justice ». Puis elle fut brûlée. Le roi passa vingt ans de diplomatie et de marchandage à libérer une patrie aimée de Dieu qui aurait pu être libérée en quelques mois à peine par la prise de Paris et de Rouen, ce qui était chose facile au lendemain du sacre. Le roi passa vingt ans à entretenir parmi son peuple le principe d’une politique tortueuse alors que sainte Jeanne d’Arc avait fait briller aux yeux de tous les lumières d’une politique évangélique. Le roi profita de Jeanne d’Arc, il profita de l’envoyée de Dieu, à laquelle il devait d’avoir retrouvé autorité et prestige, mais il mit un voile sur la pensée chrétienne de Jeanne. Les soldats de Jeanne avaient combattu pour une politique chrétienne, et c’était en apparence le machiavélisme larvé qui profiterait de leurs combats et de leurs sacrifices.

        A ce point tous les faux dévots nous disent : « Elle avait fait sacrer le roi ; le roi détournait la signification du sacre ; qu’importe, le roi était légitime. Jeanne d’Arc n’avait pas réussi avec sa politique chrétienne. Il ne restait qu’à s’abandonner. Abandon ». Non ; il restait à continuer sur les traces de sainte Jeanne d’Arc, en s’en remettant à la grâce de Dieu. S’en remettre à la grâce de Dieu ce n’est pas ne rien faire. C’est faire, en demeurant dans l’amour, tout ce qui est en notre pouvoir.

        Ce qui s’oppose à l’abandon chrétien ce n’est pas de vouloir la victoire dans une juste guerre, mais de finir par céder à la tentation des moyens impurs pour la victoire d’une juste guerre. Ce qui s’oppose à l’abandon chrétien ce n’est pas de souhaiter la destitution des chefs machiavéliques et l’avènement de chefs dignes de ce nom, c’est de permettre à la haine de se mêler à ce désir, c’est de fermer les yeux sur le choix des moyens. Ce qui s’oppose à l’abandon chrétien ce n’est pas de mépriser la servilité des clercs devant les puissances d’iniquité, c’est de haïr les clercs, de ne plus se souvenir que l’Église est sainte, d’oublier que nous avons à nous convertir.

        Quiconque n’a point médité sur les justes soulèvements de l’histoire, sur la guerre des Macchabées, sur la chevauchée de Jeanne d’Arc, sur l’expédition de Don Juan d’Autriche, sur la révolte de Budapest, quiconque n’est pas entré en sympathie avec les nobles insurgés de l’histoire - quoi qu’il en soit des profiteurs et, des provocateurs - je lui refuse le droit de me parler de l’abandon chrétien. Il ne sait pas ce qu’il dit. Qu’il poursuive ses méditations au bain-marie, qu’il continue au frais et mangeant à une bonne table sa vie édifiante, qu’il se délecte des ouvrages de piété, mais qu’il n’ait pas l’impudence de nous parler d’abandon chrétien, car il ne sait pas ce qu’il dit. Celui qui aura compris qu’il n’est pas de fidélité à Dieu à moins que d’opposer un refus inflexible aux Antiochus ou aux Bedford, aux Sélim et aux Krouchtchev, qui aura compris en vérité que la fidélité au Seigneur, à sa Loi, à son Église, à l’ordre social naturel exige absolument certains refus, celui-là, celui-là seul est à même de parler de l’abandon à la volonté divine. Celui-là seul en effet est à même de situer l’abandon à sa place véritable : non pas dans la démission et la paresse, mais au cœur de l’action et l’entreprise.

        Je dis bien que l’abandon est situé au cœur de l’action et de l’entreprise ; même lorsque l’abandon fait consentir à la mort, comme Jeanne sur le bûcher de Rouen et saint Louis sur le lit de cendres de Tunis, même alors il n’est pas démission ; il l’est moins que jamais. Il est adhésion dans la nuit à une volonté divine, pour laquelle on aime mieux souffrir la mort que consentir au reniement.
        L’abandon consiste à vouloir la volonté divine, l’intention divine, en ce qui touche notre propre sort, la vie de l’Église, la vie des institutions, le salut de la patrie, à vouloir cette volonté avec tant de pureté et simplicité qu’on ne mette en œuvre que des moyens purs pour la réaliser et la servir. On use jusqu’à épuisement, et avec pureté, des moyens actifs, lorsque les moyens actifs sont enlevés, loin de renier l’intention divine dans la défaite on persévère à croire à sa victoire. – « Dios no muere », « Dieu ne meurt pas », murmure paisiblement Garcia Moreno lorsque, frappé à mort par la balle du franc-maçon, il voit sombrer toute espérance dans l’immédiat d’un gouvernement chrétien du Mexique.

        Dieu fait coopérer toutes choses au bien de ceux qu’il aime. Il les unit à Lui par tous les brisements. Il leur fait comprendre que, par leur sacrifice, non seulement ils s’unissent à Lui, mais ils permettent à la sainteté d’habiter toujours la sainte Église et à la justice de ne pas déserter la terre.

        L’abandon ne consiste pas à dire : Dieu ne veut pas la croisade ; laissons faire les Maures ; c’est la voix de la paresse. L’abandon ne consiste pas à dire : Dieu le veut et il faut vaincre per fas et nefas[1] ; c’est la voix d’une fidélité très impure. L’abandon consiste à dire : Dieu le veut, en comptant sur Dieu, nous méfiant de notre propre cœur, unissant avec tant de vigilance la prière et les moyens purs que la victoire ne nous exalte pas et que la défaite ne nous fasse jamais douter de la victoire des justes causes, cette victoire serait-elle très cachée.

        « L’histoire du monde, disait un Jésuite du XVIIIe siècle, n’est que l’histoire de la lutte que les puissances du monde et de l’enfer livrent, depuis le commencement, aux âmes humblement dévouées à l’action divine. Dans cette lutte tous les avantages semblent être du côté de l’orgueil et pourtant c’est l’humilité qui est toujours victorieuse... Ainsi tout ce qui s’oppose à l’ordre de Dieu ne sert qu’à le rendre plus adorable. Tous les serviteurs de l’iniquité sont les esclaves de la justice et l’action divine bâtit la céleste Jérusalem avec les ruines de Babylone ».





[1] « Par toutes les voies ; par tous les moyens possibles ».

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