jeudi 1 février 2018

« Avant tout, vivre ensemble »

« Avant tout, vivre ensemble »
Extrait de Car toujours dure longtemps[1] - Père Jérôme
         Si l’on aime et si l’on veut
être aimé, avant tout il faut passer son temps près de l’ami, sous ses yeux, à portée de la voix. Face à face, ou côte à côte, mais tout proche. Vous direz : Quand la proximité se prolonge, n’arrive-t’il pas qu’elle déçoive et qu’elle lasse ? Les coeurs épais, peut-être, parce qu’ils ne savent ni créer ni offrir ; les coeurs qui ne savent que consommer. Mais ceux-là, que viendraient-ils faire dans la vie contemplative ?

       L’amour et l’amitié ont une même exigence principale : la présence mutuelle. L’un et l’autre redoutent un même mal : l’absence, celle-ci ressentie à la fois comme un chagrin et comme un dommage. Sans doute un coeur exceptionnel sait-il compenser toutes les conditions défavorables ; mais mieux vaut encore s’assurer les conditions favorables. L’épouse idéale du capitaine au long cours, dont l’amour pour son époux ne diminue pas avec l’absence, n’existait probablement qu’à de très rares exemplaires. Je parle du siècle passé, du temps des grands voiliers, des voyages à longueur d’année. Chez les âmes plus communes, attendre et différer tarit bien des attraits, bien des offrandes, bien des élans.

       Si l’on veut donc avoir de la chance de partager avec la personne aimée l’instant du sourire, l’instant du regard profond, l’instant de la sincérité, il s’agit de se trouver le plus souvent possible. Il importe surtout de se trouver là, dans l’instant où le coeur ami, plein de joie ou rempli de tristesse, cherche à proximité une accueillante fidélité. Il me plaît que saint Jean ait senti cela, qu’il ait été attiré au pied de la Croix uniquement par l’amitié. Si donc on veut avoir part au temps forts de la communion mutuelle, il faut être toujours présent. Dès lors, à quoi bon se charger, même au profit de celui dont on désire l’amitié, d’une besogne qui nous éloigne de lui ? Aucun exploit, aucun sacrifice, accomplis pour l’aimé, mais loin de lui, ne vaudront la simple présence aimante. Exploits et sacrifices, certes, peuvent valoir au héros d’être aimé, mais parce qu’ils reçoivent un sens de l’intimité qui les précède ou qui les suivra. Aussi celui des deux amis qui s’éloigne par dévouement devra-t’il sans cesse penser qu’il s’éloigne ; car éloignement et oubli peuvent se suivre, hélas ! L’intimité ne se défend bien que par la présence continue. Lors donc que la nécessité vous réclame, courez pour vous dévouer ; mais courez encore plus vite pour revenir !

       Ces actions vous éloignent de l’ami, les entreprenez-vous pour lui montrer vos talents ? Mieux vaut, s’il vous aime déjà, lui montrer encore et toujours que vous goûtez l’intimité. Un jour gagné pour la présence mutuelle, une heure même, ou le plus court instant, tout vaut en raison de l’intimité. Tout vaut pour que l’on soit ensemble, ou - puisqu’il s’agit de l’amitié divine - pourvu que l’on soit recueilli devant Dieu. L’exigence principale de l’amour surnaturel pour Dieu se conforme à l’exigence principale de l’amitié humaine. Elle justifie pleinement la prière contemplative, continuée, soutenue, telle que la pratiquent les amis de Dieu. Prière de longue présence. Car il est impossible d’aimer en charité et de sacrifier pour longtemps la présence mutuelle.

         Mon Dieu, daignez favoriser ma présence devant vous. Daignez m’agréer comme ami à plein temps !




[1] Ecrits Monastiques du Père Jérôme, Cistercien de l’Abbaye de Septfons.