vendredi 12 janvier 2018

Noël

Noël
Extrait d’un sermon du Cardinal Pie

         Ce fut une parole bien mystérieuse, mes très chers Frères, que celle qui s’échappa des lèvres de la première femme à la
suite du premier enfantement humain. Adam et Eve avaient eu de Dieu pour auteur direct, et Dieu leur avait dit : « Croissez et multipliez-vous »[1]. Et le jour où Eve mit un fils au monde, elle dit : « Voici que je suis en possession d’un homme par Dieu », affirmant ainsi à la fois et le domaine des parents sur le fruit de leur propre fécondité et l’action supérieure de la puissance créatrice d’où découle toute paternité créée.

         Quelques commentateurs ont pensé qu’un mystère plus profond, et dont l’accomplissement était encore lointain, avait apparu en ce moment à la mère de tous les vivants, et que, dans la personne très indigne de ce premier de la race, elle saluait déjà à travers les âges le rejeton futur qui devait être l’homme par excellence, et dont la conception et l’enfantement ne devraient être rapportés qu’à Dieu.

         Que la première Eve ait eu ou non cette vue prophétique, mes Frères, ce qui est certain, c’est que, dans la bienheureuse nuit dont nous venons de célébrer l’anniversaire, la seconde Eve a été véritablement mise en possession d’un homme par Dieu. Vierge pendant l’enfantement comme avant l’enfantement, Marie, dans la conscience de sa miraculeuse maternité, put, et à meilleur titre, répéter la parole de sa devancière : Oui, cet enfant que j’ai conçu et enfanté en dehors des lois ordinaires de la nature, cet enfant qui de mon sein vient de passer miraculeusement dans mes bras, s’il est mon fils, il est avant tout le Fils du Très-Haut, dont la vertu m’a couverte de son ombre.

         Mais que parlé-je d’enfant ? Sans doute il peut et il doit être appelé de ce nom. C’est par ce signalement que les anges l’ont fait reconnaître aux bergers. Et quand les rois, à la suite des bergers, allèrent adorer le roi des juifs, « ils trouvèrent l’enfant avec sa mère ». Ah ! Mon divin Sauveur, je me garderai bien de vous contester le doux nom d’enfant. C’est ma joie, c’est mon bonheur que vous ayez voulu passer par le berceau, par l’adolescence : vous en êtes plus cher à mon coeur, plus attrayant à mes yeux. Rien n’est délicieux pour l’âme chrétienne comme de dire avec Isaïe : « Un petit enfant nous est né, un fils nous a été donné »[2] : non, non, je ne vous dépouillerai point des charmes de votre premier âge. Dans cette apparente petitesse, vous possédez trop d’attraits, ô doux Jésus, pour que nous ayons hâte de vous grandir : si petit et si aimable. Assez tôt viendront les heures de Gethsémani et du Golgotha ! Prolongez, prolongez les jours de Bethléem et de Nazareth.

         Toutefois, sous cette grâce naïve de l’enfant, il ne se peut que nous considérions déjà l’homme, celui dont il sera dit un jour : Ecce Homo. Depuis le péché d’Adam, la terre n’avait plus connu que l’homme diminué, raccourci, l’homme blessé, meurtri, mutilé : autant de nouveau-nés, autant d’avortons : ce n’étaient que des débris d’hommes, ou des commencements, des inchoations d’êtres humain. Par suite de sa déchéance, la race humaine était réduite à des à peu près et à des semblants. Mais à partir de l’enfantement virginal de la Marie, l’homme a refait son apparition sur la terre, il y a reparu avec avantage : et non pas seulement l’homme d’en haut, l’homme de la grâce, mais encore l’homme d’ici-bas, l’homme de la société terrestre. C’est l’humanité entière, envisagée sous toutes ses faces, qui a pu dire à Bethléem : « Voici que je suis entrée en possession de l’homme de par Dieu ».

         Car mes Frères, Jésus-Christ lui-même n’est l’homme, l’homme parfait, que parce qu’en lui l’humanité a été refaite et restaurée par la divinité. Il ne fallait rien moins que cela. C’est l’union hypostatique de la nature divine avec la nature humaine qui a restitué à celle-ci la beauté première de son type, la meilleure partie de ses privilèges, la plénitudes de ses avantages. Et tous tant que nous sommes, nous n’avons d’autres moyens d’être des hommes dans l’ordre spirituel, que de « nous mettre en marche pour aller à la rencontre de l’homme parfait, et participer à la mesure de la plénitude de l’âge du Christ » [3].

         Entendons la doctrine de Saint Paul, commentée par Saint Hilaire. « Pour moi, écrit l’apôtre aux Philippiens, je suis mon chemin, je continue ma route, m’efforçant de saisir celui en qui j’ai été saisi dans le Christ Jésus »[4]. Dieu a appréhendé l’homme en s’incorporant à lui-même la nature humaine dans le mystère de l’incarnation. L’homme appréhendera Dieu en s’identifiant à l’humanité sainte du Verbe Incarné . La vie chrétienne toute entière, c’est une course continuelle, une marche haletante à la poursuite de l’immortalité bienheureuse, qui n’est autre que la possession même de Dieu. Or, le moyen de posséder Dieu, c’est de le saisir, de l’appréhender en celui dans lequel et par lequel, il nous a saisis et appréhendés nous-même. Donc, ajoute le saint docteur, il faut embrasser la discipline chrétienne avec ardeur, avec une sorte d’acharnement ; il ne faut pas lâcher prise dans l’oeuvre de notre union au Christ par la foi, par la vie pratique, par la grâce, jusqu’à ce que par lui nous soyons conjoints à la nature divine, comme il s’est conjoint lui-même à notre nature mortelle. L’accès de la divinité est ouvert à tous par la chair de Jésus-Christ à condition que nous nous dépouillions du vieil homme, et que notre propre chair, mortifiée par la pénitence, ensevelie dans le baptême, ressuscitée par la foi et par la grâce, s’assimile à la chair spiritualisée du Christ, et passe ainsi avec elle dans le sanctuaire de la nature même de Dieu. Ainsi nous recouvrerons, et avec surcroît, la noblesse de notre dignité première ; ainsi notre humanité sera réintégrée dans son apanage originel, enrichi de privilèges nouveaux. En perdant Dieu, nous avions perdu la possession de nous-mêmes : mais par le Dieu fait homme, l’humanité est rentrée en possession d’elle-même.

         Donc, mes Frères, Jésus-Christ a été le restaurateur de l’homme déchu ; par sa rédemption, par sa grâce, par la communication de sa vie céleste, il est le principe de l’homme spirituel, il est l’auteur de l’homme parfait dans l’ordre du salut. Mais il est aussi le restaurateur et l’auteur de l’homme digne de ce nom, dans l’ordre des choses d’ici-bas.




[1]Gn I, 28
[2]Is IX, 6
[3]Eph IV, 13
[4]Phil III, 12